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Il
n'y aura pas d'enquête sur le groupe Khalifa
Le coup de pouce d’Alger et… de Paris
Par
l'entremise de son "ami" Depardieu, Khalifa adresse ainsi
sans bourse délier un bras d'honneur en direction du journal
qui lui avait consacré une longue et dérangeante enquête
fin octobre 2002.
Semaine
bénie pour Rafik Khalifa. Mardi, le Conseil supérieur
de l'audiovisuel (CSA) autorise Khalifa TV à émettre de
nouveau. Jeudi, l'Assemblée nationale française rejette
la proposition du député vert Noël Mammère
de mettre en place une commission d'enquête. Et vendredi, Gérard
Depardieu, l'acteur et néanmoins associé du jeune milliardaire
algérien, s'offre une pleine page de publicité dans le
quotidien français Libération pour se réjouir “de
la liberté redonnée à la chaîne KTV de pouvoir
émettre pour le bien de tous mes amis d'Algérie”.
Ce
faisant, l'acteur français soigne l'image de Rafik en France
et celle de l'Algérie, pays dans lequel il a investi dans le
domaine des vignobles avec 150 hectares, à Tlemcen. Par l'entremise
de son “ami” Depardieu, Khalifa adresse ainsi sans bourse
délier un bras d'honneur en direction du journal qui lui avait
consacré une longue et dérangeante enquête fin octobre
2002.
La
publication de l'encart publicitaire ne s'est pas faite sans grincement
de dents au sein de la rédaction du Libé qui découvre,
vendredi dans la journée, la pleine page achetée par Gérard
Depardieu.
Des
journalistes ayant travaillé sur l'enquête publiée
le 30 octobre 2002 concernant le groupe Khalifa se seraient étonnés.
Joint par téléphone, le directeur de la publicité
Stéphane-Moullé Bertaut conf¦rme : “C'est
bien M. Gérard Depardieu qui a pris contact avec la régie
pub de Libération dans la matinée du jeudi. Le chèque
a été émis en son nom. Le texte écrit de
sa propre main a été transmis à notre régie.
La publication de la page publicitaire a été faite avec
l'accord du directeur de la publication, M Serge July.”
Voici
donc pour l'anecdote. Tout baigne donc pour l'homme d'affaires ? Pas
si sûr que ça ! Voyons d'abord les points marqués
par Khalifa. Plus d'ennuis avec l'Assemblée nationale. La commission
finances a rejeté la demande du député vert pour
une enquête sur “l'origine des fonds du groupe algérien
Khalifa et sur leur utilisation en France”. La commission a estimé
qu'elle n'avait pas compétence pour enquêter sur un groupe
étranger et que l'auteur de la proposition de résolution
n'apportait pas d'informations suffisamment étayées.
Mamère
botté en touche, le chapitre est clos. Plus d'ennuis avec le
CSA. Reste alors à relancer la chaîne télé
stoppée net en octobre dernier sur injonction des sages du CSA
pour non-conformité à la réglementation française.
Depuis la semaine dernière, la chaîne est autorisée
à émettre après l'aval donné par le Conseil
de l'audiovisuel. Contrairement à ce qui a été
rapporté, la décision n'a pas fait l'unanimité
au sein des membres du CSA. Selon Libération, le quitus du conseil
n'a été accordé qu'après consultation du
Quai-d'Orsay.
Plausible,
lorsqu'on apprend que durant son passage en France pour le lancement
officiel de l'Année de l'Algérie en France, Khalida Toumi,
ministre de la Communication et de la Culture, avait plaidé la
cause du groupe Khalifa auprès de Dominique de Villepin, ministre
français des Affaires étrangères.
Le
petit coup de pouce diplomatique d'Alger aurait donc porté ses
fruits. Petite fausse note tout de même : la convention s'étale
sur deux ans au lieu de cinq. Diffusée par satellite, Khalifa
TV a pour partenaire une société française dont
Rafik Khalifa est l'unique actionnaire. Les coûts annuels de la
chaîne s'élèveraient à 30 millions d'euros.
Installés dans un ancien studio loué par TF1 à
Paris (Plaine Saint-Denis), les dirigeants de la chaîne ne lésinent
pas sur les moyens. Du matériel neuf est récemment acquis
et les salaires sont suffisamment élevés pour encourager
les recrues, confie un journaliste contacté par la chaîne
pour un éventuel recrutement. Au moins 20 000 FF pour un poste
de journaliste.
Début
novembre, les responsables du groupe avaient déposé un
nouveau “dossier détaillé”, selon l'expression
d'un membre du CSA joint par téléphone par une “chaîne
généraliste” alors qu'au préalable KTV avait
comme première ambition d'être une chaîne musicale,
saupoudrée de quelques talk-shows. Un clone de M6, version arabe.
Désormais,
il en sera autrement. En plus de la musique, il y aura de l'information,
des émissions et des débats. Le tout en français,
berbère et arabe. Avant même l'obtention de l'autorisation,
les responsables de la chaîne avaient entamé un travail,
de prospection auprès des journalistes algériens basés
en France. Une antenne sera installée à Alger alors que
des bureaux seront ouverts dans certaines capitales arabes, à
l'exemple de la chaîne quatarie El Jazira. Là s'arrête
la comparaison.
Contactée
pour de plus amples renseignements, Nadjia Bouzegrane, directrice de
l'information à KTV, n'a pas souhaité s'exprimer sur le
dossier. Khalifa TV, chaîne généraliste, sans aspiration
politique ? Pas tout à fait. L'homme a de l'ambition et surtout
une mission : redorer l'image du pouvoir algérien à l'étranger.
Qui dit pouvoir, sous-entend forcément le président Bouteflika
dont la volonté de se présenter à la prochaine
élection présidentielle est un secret de Polichinelle.
Des faits plaident pour une telle thèse.
D'abord,
cette assertion assénée par un journal algérien
qu’on dit proche du groupe Khalifa : “Le souci premier de
Khalifa est d’améliorer l’image de l’Algérie
en Europe et surtout éviter de tomber dans le piège de
certains magnats qui créent “des télévisions
écrans” pour fustiger les régimes qui les dérangent”.
Décodée, la phrase veut bien dire que Khalifa n’a
pas été créé pour déranger Bouteflika
mais bien pour le servir. Dernier fait : le groupe Khalifa devait servir
de principal sponsor de l'Année de l'Algérie 2003, une
manifestation arrachée par Bouteflika lors de sa visite officielle
en France en juin 2002.
Ce
grand raout médiatico-culturel est soupçonné par
certains d'être une vaste entreprise de blanchiment de l'image
de l'Algérie en France et par ricochet de servir de marketing
politique au profit du Président. Mais voilà qu'après
les récentes publications en France concernant les affaires de
Rafik Khalifa, ce dernier aurait décidé de se retirer
du sponsoring de manifestation. Khalifa devait non seulement injecter
de l'argent par le biais de la pub mais servir de gros transporteur
des troupes via sa compagnie aérienne Khalifa Airways. Quel crédit
accorder à cette information parue tant dans la presse algérienne
que française ? Une chose est sûre : encore une fois, le
groupe n'a pas démenti. Certes, il n'est pas dans les habitudes
de Khalifa de démentir les informations - hormis cette étrange
interview accordée en novembre dernier à un hebdomadaire
à sensation français, VSD.
Contacté,
le chargé de communication de l'Année d'Algérie
en France, Améziane Ferhani, ne dément pas. Il ne confirme
pas pour autant. “Nous sommes encore en négociations avec
Khalifa. Pour l'heure rien n'est encore signé. Les discussions
sont correctes et favorables”, affirme-t-il. Réponse diplomatique.
Pourtant,
les autres sponsors ont déjà paraphé les documents.
Il s'agit notamment de l'ENTV, la Radio algérienne, l'Institut
du monde arabe, Sonatrach et TotalFinaElf. Pourquoi donc Khalifa n'a
pas suivi le reste ? La réponse se trouve sans doute à
Paris. En plus du rapport établi par la DGSE et des notes de
la DST, nous croyons savoir que les renseignements généraux
français ont reçu Rafik Khalifa, accompagné d'une
autre personne de sexe masculin au courant du mois d'octobre dernier.
L'entrevue a duré une heure pendant laquelle Rafik s'est gardé
de parler. On évoque également à Paris une enquête
du fisc concernant Khalifa et Gérard Depardieu. Est-ce à
dire que l'existence de telles enquêtes ne plaident pas en faveur
du groupe Khalifa ?
Un
journaliste ayant enquêté sur le sujet est catégorique
: “Il est normal que les services français s'intéressent
à un homme d'affaires qui a de grosses ambitions en France. Le
contraire aurait étonné.” Soupçonné
de servir de “blanchisseur” pour le compte des généraux
algériens, Khalifa a essuyé des attaques virulentes de
la part de certains médias français, épaulés
en la circonstance par leurs services de renseignements qui ont bien
voulu ébruiter des enquêtes internes. Il n'est pas dans
les habitudes de la DGSE de divulguer des notes internes. La campagne
médiatique a fortement déstabilisé le groupe.
Depuis
la publication des articles mettant en cause l'origine de sa fortune,
Rafik Khalifa se fait et se veut discret. Selon des indiscrétions,
la mairie de Paris ne souhaite pas voir le nom de Khalifa associé
à l'organisation de l'Année de l'Algérie lorsqu'on
sait que Paris est la principale locomotive de cette manifestation.
Fait significatif, Rafik Khalifa n'était pas présent à
la grande réception offerte à Paris le 5 décembre
dernier à l'occasion de l'inauguration en fanfare de l'Année
de l'Algérie. On saura plus lors de la grande réception
qui se prépare à Paris pour le lancement officiel de l'Année
de l'Algérie, le 31 décembre 2002. Calendrier chargé,
bouderie ou volonté manifeste de le tenir à l’écart
?
L'absence
de l'homme d'affaires algérien a vite fait d'accréditer
une thèse : lassé des attaques médiatiques et touché
par les critiques, le groupe Khalifa veut se ménager une sortie.
D'où les récentes révélations sur son intention
de reprendre ses billes en France et s'installer ailleurs. Ailleurs
où ? En Espagne. Au cours du mois d'octobre dernier, Rafik Khalifa
séjourne quelques jours en Espagne. L'homme est familier de ces
contrées où il avait réussi quelques coups prestigieux,
notamment celui d'avoir reçu les managers de l'Olympique de Marseille
pour signer un contrat faramineux qui lui ouvre les portes de la France.
Au cours de son séjour, Rafik prend des contacts avec des dirigeants
du Real Madrid. Objectif : sponsoriser le club. Boutade ou vraie intention
de prendre les rênes du club madrilène ? L'information,
parue dans la presse n'est toujours pas démentie. Boutade ? Qu'importe,
Khalifa n'est pas habitué à démentir ou confirmer.
Quel sera l'avenir du groupe Khalifa en France ? Pour le moment, Rafik
a damé le pion à ses détracteurs. Sa chaîne
est autorisée à émettre. L'enquête demandée
par Noël Mammère est rejetée. Deux petits coups qui
lui donnent du baume au cœur. Cela suffit-il ? Tout reste à
faire pour cet homme qui suscite la controverse.
Farid
Allilat (Liberté du 09/12/02)
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