Les mots sont amers,
Comme une épée,
Ils blessent là où ils passent.
La flatterie, elle, facile et reposante
Abuse mais empoisonne.
Un mot, c'est une dette qui n'engage
Que celui qui est libre
Ahmed Fouad Negm
 
  Agir pour l'Algerie: le site militant de Hichem ABOUD Agir pour l'Algerie: le site militant de Hichem ABOUD Agir pour l'Algerie: le site militant de Hichem ABOUD  

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 
lundi 17 mars
 
 

Mon interpellation par le DRS en avril 1994

 

    Il est près de neuf heures à Constantine, ce matin  d’avril 1994, lorsque je me gare, comme chaque jour, devant l’immeuble de la Maison de la Presse qui abrite les bureaux du Libre, le quotidien que j’ai lancé le 6 janvier dernier, contre vents et marées.
    A peine ai-je refermé la portière de ma voiture que deux hommes m’entourent. Ils se présentent comme officiers du Département du Renseignement et de la Sécurité, et me demandent de les suivre. Je leur réponds en souriant qu’aujourd’hui c’est impossible, car je suis attendu au tribunal par le juge d’instruction. Le nommé Merimèche. Un juge à la solde du pouvoir  qui a tenté à plusieurs reprises de me placer en détention préventive.

    C’est presque une habitude depuis le lancement du journal, dont la ligne éditoriale est résolument opposée au régime. Les auditions pour délit de presse se multiplient. J’étais abonné aux tribunaux.

    Les deux hommes insistent. 
    - C’est le commandant Karim en personne, chef du CRI (Centre de Recherches et d’Investigations du D.R.S.) de la 5ème Région militaire, qui demande à te parler. 
    - Oui, mais je suis obligé de me rendre à la convocation du juge. Sinon, je vais me retrouver avec un mandat d’amener.
   - Ecoute, pour ce qui est du juge, nous lui enverrons une note, et il ne t’arrivera rien. Tu es un ancien collègue. Ne nous oblige pas à utiliser la manière forte. D’accord ?

    Le message est clair. Et encore, je n’ai pas à me plaindre. En principe, ce genre d’invitation se fait plutôt à la nuit tombée. En quelques secondes, on se retrouve sur la banquette arrière d’une voiture, les yeux bandés, coincé entre deux costauds qui ne vous laissent aucune chance d’ameuter les passants ou de sauter en marche, si par hasard l’envie folle vous en prenait.
    Avec moi, ils n’ont pas besoin de sortir la panoplie habituelle. Je sais parfaitement où nous nous rendons, et je connais déjà mon interlocuteur. Ce qui n’empêche pas une sourde appréhension de m’envahir. Personne ne m’a vu partir et, depuis quelques années, le cours de la vie humaine en général, et celle des journalistes en particulier, a singulièrement baissé.

    Durant le trajet, je me demande quel prétexte va servir à cette arrestation. Le Libre est ma deuxième tentative de faire vivre un quotidien indépendant, après El Acil, que j’avais fondé en décembre 1992, et dont j’ai été dépossédé onze mois plus tard, à l’issue d’un jugement truqué, au profit du général Betchine. Sans parler des trois condamnations à des peines de prison.

    L’accueil du commandant Karim est glacial. Visiblement gêné, il feint d’ignorer que nous nous connaissons et brasse des papiers sur son bureau, afin de se donner une contenance.

    Il finit par en extraire différents exemplaires de l’avant-dernière page du Libre, intitulée Taghenent (« L’entêtement » en berbère chaoui). Il s’agit d’une page satirique, imprimée à l’envers, avec un bandeau qui précise : « A ne lire que par ceux qui croient que le monde est à l’envers ! » Il les brandit devant moi, l’air interrogateur.
    - Qu’est-ce que ça signifie ?
    - C’est pour ça que vous m’avez convoqué ?… C’est de l’humour… Vous, vous ne croyez pas que le monde est à l’envers, tout de même ?…
    - Hichem, on ne plaisante pas, ici. Le commandement n’apprécie pas du tout le ton de tes articles. Tu dépasses les bornes. C’est quoi, cette façon de parler sans arrêt de  la mafia constantinoise ? Et de quel droit tu annonces le départ du préfet et du sous-préfet avant que ce ne soit officiel ?
    - C’est la règle d’or du journalisme. Etre toujours le premier informé. Toutefois, si l’avenir me dément, je ne demanderai pas mieux que de présenter mes excuses aux lecteurs. Mais je crois que, jusque là, je ne me suis pas souvent trompé. Pour ce qui est de la mafia, si quelqu’un se sent visé, il peut me poursuivre en justice. Il y a des tribunaux dans ce pays. Au point où j’en suis, un procès de plus ou de moins…
    - Tu ne m’as pas bien compris, Hichem. Cette fois, tu es allé trop loin. Si tu veux sortir d’ici, tu vas d’abord signer ce papier.

    Et il me tend un formulaire pré-imprimé, sur lequel on n’a eu qu’à inscrire mon nom, par lequel « je m’engage à ne plus m’adonner à des activités terroristes » ! Ce qui signifie, en toute logique, que je reconnais l’avoir fait auparavant. Le procédé est grossier, mais il a fait ses preuves dans tous les commissariats du monde. Après une courte hésitation, je signe mes « aveux » et tend ce torchon à Karim, qui le contemple d’un air satisfait.   
    - C’est bien. Maintenant, tu dois savoir une chose, Hichem. Il n’y aura pas d’autre avertissement. La prochaine fois, c’est deux balles dans la tête. La liste du GIA est toujours ouverte…. 

    Il marque un temps d’arrêt et précise, comme pour soulager sa conscience :   

  1. Je ne fais que te transmettre le message du général Tewfik.

Un message qui ne me fera jamais trembler tant je me sens fort par des principes que m’inculqua mon père depuis ma tendre enfance.
   « L’homme n’est pas celui qui exhibe des biens matériels, mais celui qui ne baisse pas les yeux devant les autres, parce qu’il n’a rien à se reprocher… Pour que les gens te respectent, tu dois les respecter… Sois franc avec les autres, quitte à les froisser, mais ne dis jamais de mal d’eux en leur absence… Ne te mets jamais sous la protection d’un homme. La meilleure protection, c’est l’honnêteté, et le seul capital inépuisable, c’est le capital intellectuel… »
    Tels sont quelques uns des préceptes simples que mon père m’a transmis, et qu’il tenait probablement de son père, Belgacem El Khoussafi, un homme respecté, connu pour sa droiture et son courage.

 

 

 

Retour à l'accueil

 

 

 
 
 



au site de
Hichem ABOUD

 

Biographie
Parcours
condamnations
Interviews